Politique du président Macron et appui de la France aux hégémons régionaux : vers un « gaullisme européen » ?

Tout Etat cherche à survivre. Mais tout Etat cherche aussi à vivre libre. L’Etat se retrouve alors parfois confronté à un choix : maintenir son existence dans la soumission à une autre entité politique, ou refuser de perdre sa liberté au risque de disparaître. Thucydide, dans Histoire de la guerre du Péloponnèse, évoque le débat entre les représentants de l’île de Mélos et ceux de l’Empire athénien durant ce conflit, et rappelle alors ce qu’il se passa quand la petite île grecque fut confrontée à la proposition cruciale des athéniens : Mélos devait choisir entre s’allier (ou plutôt se soumettre) à Athènes, ou refuser et être rasée par cette dernière. La fragile Mélos, préférant la liberté à la survie, considérant que l’une n’allait pas sans l’autre, fit le second choix : elle fut alors rayée de la carte.

Cette vision exprimée dans le « Dialogue mélien », a maintenu son sens durant les époques successives, y compris au sein des relations internationales contemporaines. Le fait que tout Etat cherche à survivre, et surtout à survivre libre, paraît être particulièrement intéressant pour analyser la stratégie actuelle de la France au niveau internationale.

Au monde bipolaire de la guerre froide, dominé par les Etats Unis au sein du bloc occidental et par l’URSS au sein du bloc communiste, succéda un monde unipolaire, dans lequel les Etats Unis se posent en « gendarmes du monde » depuis 1991. Mais aujourd’hui, les caractéristiques des conflits contemporains, conduisant à des nombreux échecs de la part des puissances traditionnelles, ainsi que l’émergence de nouvelles puissances, ont rebattu les cartes. Dans ce nouveau monde, la France cherche sa place, et une tendance semble alors se dessiner.

Avec la fin de la domination sans partage dans Etats Unis sur le monde, les puissances traditionnelles semblent recouvrer une liberté d’action stratégique qu’on ne connaissait plus : la France a décidé d’utiliser tous les atouts à sa disposition pour s’intégrer pleinement dans la reconfiguration du système international. Si le monde unipolaire américain prend fin, il faut s’assurer qu’une nouvelle puissance dominante ne le remplace pas, cette vision étant principalement tournée à l’encontre de la République Populaire de Chine. La France a donc adopté une stratégie appuyée sur ce que l’on peut nommer les « hégémons régionaux », c’est à dire les puissances régionales qui ne disposent pas encore d’un rang mondial, mais dont les intérêts semblent concorder à ceux du pays des Lumières.

Parmi ces Etats, certains semblent ressortir clairement ces dernières années, et plus particulièrement ces derniers mois dans l’actualité : l’Egypte, l’Arabie Saoudite, l’Australie, et bien sûr l’Inde. Ces Etats, tout comme la France, ne veulent pas envisager un futur où ils devront avoir à choisir entre les Etats Unis ou la Chine, tout comme certains avaient choisi la troisième voie des « non alignés », le « ni Kennedy, ni Khrouchtchev », durant la guerre froide. Ils présentent également un intérêt majeur pour la France : une forte demande militaire et des lacunes technologiques les empêchant de développer leurs propres systèmes d’armes. Ces derniers cherchent donc à régler ces questions sans se soumettre à un hégémon mondial ou à une autre puissance de leur région : la France semble donc une solution stratégique de premier plan. Chaque Etat veut donc survivre, mais de préférence en demeurant maître de son destin.

L’Inde, puissance émergente et premier contrepoids de son voisin chinois, rare détentrice de l’arme nucléaire en dehors des membres du Conseil de sécurité des Nations Unies, semble alors être l’allié idéale. Les partenariats avec la France se sont renforcés depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, surtout dans le domaine aérien avec un achat massif d’avions de fabrication française tels que le Mirage 2000 et aujourd’hui le Rafale. Les Indiens cherchent un fournisseur disposant d’un niveau technologique élevé pour rattraper leur retard sur l’Etat chinois, tout en s’assurant de ne pas risquer une domination stratégique. Quant aux français, ils bénéficient alors d’une très forte demande de matériels militaires, venant d’un Etat qui doit assurer la protection d’un milliard quatre cents millions d’âmes. De plus, l’Inde s’assure le soutien d’un membre disposant d’un des cinq sièges permanents, et donc d’un veto, au Conseil de sécurité des Nations Unies. Ce soutien fut d’ailleurs assez explicitement énoncé il y a quelques jours, dans un communiqué de l’Elysée suite à la frappe de l’aviation indienne visant un camp terroriste sur le territoire pakistanais, le 26 février dernier : l’Etat français appelle logiquement à la désescalade, mais rappelle le droit de l’Inde à protéger son territoire et ses ressortissants contre les attaques terroristes.

L’Egypte, puissance émergente tournée vers l’Afrique et le Moyen Orient, contrôlant le très stratégique canal de Suez, a également vu la France se tourner vers elle. L’Etat égyptien a l’avantage d’avoir retrouvé une certaine stabilité sous la présidence du général Al Sissi suite à la Révolution de 2011, chose assez rare dans une région troublée par les conflits libyen et syrien. Le proche partenariat entre les deux Etats s’était traduit, tout comme l’Inde, par la livraison de Mirage 2000 et de Rafales ces dernières années. Un autre élément majeur au sein de cette relation est la livraison par la France des deux porte hélicoptères de classe Mistral, les nouveaux navires amiraux de la marine égyptienne, initialement commandés par la Russie mais finalement vendus aux égyptiens suite à la crise de Crimée et le refroidissement des relations franco-russes.

Par ailleurs, le lancement de la mission Clémenceau, marquant le retour en mer du porte-avions Charles de Gaulle, se traduira par l’enchaînement de deux exercices bilatéraux dans les mois qui s’annoncent : l’exercice franco-égyptien « Ramsès », suivie de l’exercice franco-indien « Varuna ». Un indice clair sur la volonté française de soigner sa relation avec ses deux proches alliés, mais aussi de s’installer durablement sur un axe maritime que la Chine souhaite contrôler dans le cadre de sa politique des « nouvelles routes de la soie ». Cette dernière cherchant en effet à isoler l’Inde et à contrôler l’Océan éponyme, avec la construction de plusieurs bases militaires dans la région allant de Djibouti au Cambodge, et passant par le Sri Lanka et le Pakistan : cette stratégie a alors été qualifiée de « collier de perle chinois ».

Après l’Afrique et l’Asie, la France se tourne vers l’Océanie : l’Australie cherche également un allié de poids dans le Pacifique, surtout pour se préparer face au gain d’influence de l’Etat chinois dans la région, qui développe une marine de niveau mondial et étend son influence dans les mers asiatiques grâce aux îles artificielles, bénéficiant ainsi de ce qui semble être un vide juridique du droit international. Pour cela, la puissance océanienne vient de signer un contrat de 31 milliards d’euros, prévoyant la construction et la livraison de douze sous-marins par l’industriel français Naval Group. Le renforcement de ce partenariat stratégique avec un membre majeur du Commonwealth, et donc proche du Royaume Uni, est d’autant plus symbolique. L’Australie reste bien sûr très liée aux anglo-saxons (américains et britanniques), mais la possibilité d’un retour (modéré) de l’isolationnisme américain peut annoncer un risque dans leur volonté stratégique sur long terme de concurrencer la Chine dans le Pacifique ou l’Océan indien, ce que redoute l’Australie. Or, la France semble s’inscrire durablement dans la région, la raison principale étant la présence des territoires de la Polynésie française et de la Nouvelle Calédonie, même s’il est vrai qu’une indépendance prochaine de cette dernière demeure possible.

Cette trajectoire stratégique française semble donc avoir été entreprise depuis plusieurs années par les dirigeants successifs, mais la présidence Macron apporte une vision nouvelle que l’on peut considérer comme étant contradictoire, voir schizophrène, dans la conduite à suivre. En effet, le Président Macron semble se poser en héritier de la philosophie gaulliste (rappelons l’ouvrage mémoires de guerre du général présent sur sa photo officielle, ou encore son choix d’apposer la croix de Lorraine sur les armoiries républicaines). Cette position semble se retrouver dans la politique étrangère française, visant à dialoguer et s’afficher avec tous dirigeants, même controversés, dans la plus pure tradition gaulliste. L’Arabie de Ben Salmane, l’Egypte d’Al Sissi ou encore la Russie de Poutine (ce dernier ayant même été accueilli au Palais de Versailles par le président Macron nouvellement élu), qu’importe. De la même façon, le président Macron n’hésite pas à froisser son plus grand allié, le mastodonte américain, en s’opposant clairement à la politique internationale du président Trump et en reprenant le flambeau laissé par Barack Obama du leadership environnemental, avec l’annonce du très théâtral slogan « Make our planet great again », un pied de nez appuyé au candidat Trump.

Pourtant, cette vision s’éloigne sur de nombreux points de la « France éternelle » défendue par le général De Gaulle, quand on sait la volonté du président Macron de pousser plus loin la construction européenne. Au niveau international, le président français ne souhaite pas remettre en cause ses partenariats pour des raisons tenant à la politique interne de ses alliés : il fut d’ailleurs fustigé par beaucoup pour son soutien à l’Egypte, accusée de porter atteinte aux droits de l’homme dans sa lutte antiterroriste, ou encore pour sa position envers l’Arabie suite à l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, mais également suite à l’accusation selon laquelle des armes français seraient utilisées par l’armée saoudienne au Yémen.

En revanche, concernant la politique interne des Etats risquant de porter atteinte au projet européen cher au président Macron, celui-ci n’hésite pas : il fait alors référence à la « lèpre populiste » touchant l’Italie pour qualifier l’extrême droite de Matteo Salvini, aujourd’hui homme fort du gouvernement italien, et s’oppose frontalement à la politique soliste et autoritaire du président hongrois Viktor Orban. La volonté d’Emmanuel Macron est claire : le futur de la France est étroitement lié au futur de l’Union européenne, ce qui est certes dans une relative continuité avec la politique de ses prédécesseurs, mais cela semble cependant marquer une rupture sur le projet atlantiste.

Dans ce projet européen, l’Allemagne n’est donc pas en reste : la chancelière Merkel, froissée par la présidence Trump, voit d’un très bon œil la mise en place d’une défense et d’une diplomatie commune européenne, notamment en poursuivant l’augmentation des moyens consacrés à la défense de son pays, pour recréer à moyen terme une armée allemande fonctionnelle et capable de participer à des interventions d’ampleur à l’étranger. L’Allemagne cache également de moins en moins ses envies d’une influence accrue sur les affaires internationales : Annegret Kramp-Karrendeur, la nouvelle présidente de la CDU à la suite d’Angela Merkel, a évoqué récemment la volonté du gouvernement allemand de doter l’Union européenne d’un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations Unies, et appel donc à « l’européanisation » du siège français. Un pas de plus dans la lignée du « partage de diplomates » entre l’Allemagne et la France énoncé dans le Traité d’Aix la Chapelle, signé le 22 janvier dernier. L’Union européenne semble clairement choisir la trajectoire de l’autonomie stratégique, et ne veut plus être dépendante des Etats Unis comme elle le fut par le passé face à l’Union soviétique, et comme elle l’est actuellement au sein de l’OTAN. Cette politique européenne accorde donc une place centrale à la France, dernier détenteur de l’arme nucléaire et d’un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU dans l’Union suite au départ du Royaume Uni. Cela explique en grande partie la volonté du président Macron et de la chancelière Merkel d’approfondir la relation franco-allemande.

Et l’Amérique dans tout ça ? Si le projet européen est plus que jamais relancé, c’est surtout car les alliés traditionnels des Etats Unis, et membres de l’OTAN, se sont aperçus que les présidences américaines successives pouvaient bouleverser le système international, et que les intérêts communs entre européens et américains ne sont plus garantis sur le long terme. Comme nous l’avons vu, la France veut s’assurer la pleine maitrise dans son choix de stratégie internationale future, et donc ne pas avoir forcément à choisir une puissance face à une autre. Mais si la France le souhaitait, pourra-t-elle encore se tourner vers son ancestral allié américain ? La présidence Trump s’est caractérisée par un certain retour au « nationalisme » à l’américaine, un nationalisme traditionnel caractérisé par l’isolationnisme, mais aussi par une stratégie rappelant fortement la doctrine Monroe énoncée il y a presque 200 ans : les Etats Unis se tiennent loin des affaires mondiales, mais le continent américain, du Nord au Sud, demeure leur chasse gardée. La décision américaine de retirer leurs troupes de Syrie, ainsi que de mettre fin aux exercices bilatéraux avec les Sud-Coréens dans le cadre des négociations avec la Corée du Nord, contraste fortement avec l’annonce d’une possible intervention militaire au Venezuela : ces décisions dans un premier temps surprenantes semblent au final suivre logiquement l’ancestrale doctrine du président Monroe. La position américaine semble d’ailleurs se conforter clairement avec l’idée du monde multipolaire qui s’annonce, car le retrait américain de certaines affaires internationales, va conduire à l’émergence de puissances régionales indépendantes, comme la Corée du Sud qui semble se retrouver de plus en plus seul face à son frère du Nord, ou encore le Japon, qui cherche à retrouver son indépendance stratégique et souhaite modifier l’article 9 de sa Constitution. Ce dernier énonce en effet « la renonciation à la guerre », un vestige des accords de paix conclus avec les Etats Unis après la défaite japonaise en 1945.

Chaque Etat veut donc survivre, mais de préférence en restant indépendant. La philosophie de la « France éternelle » gaulliste suivait cette idée, et considérait que la dissolution de la France au sein d’une alliance dominée par les Américains, ou d’une Europe fédérale autour du nouvel Etat allemand, ne pouvait correspondre à cette volonté. Aujourd’hui, la plupart des positions politiques françaises s’alignent sur une volonté d’indépendance stratégique, et les partenariats militaires et commerciaux avec les puissances régionales ne semblent rencontrer aucune opposition au sein de l’Hexagone. En revanche, deux visions s’opposent : la France ne peut elle survivre, et maintenir son indépendance face aux mastodontes mondiaux que sont les Etats chinois et américain, qu’au sein d’une Europe fédérale au risque de limiter son indépendance nationale ? Ou au contraire, doit-elle se détacher de l’Union européenne pour fonder sa survie et son indépendance sur un lien renforcé avec les hégémons régionaux ? Les élections européennes qui s’annoncent, apporteront peut-être un élément de réponse à ce choix cornélien.

GODARD Léo